Dominique Meeùs
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Carte blanche dans Le Soir du jeudi 12 février 2009, cahier spécial, p. 7*. Je reprends ici une copie de travail de l’article pour les besoins de l’étude, mais il faut toujours se référer à l’original publié sur papier dans Le Soir (ou dans les archives du site du Soir). Voir aussi la réponse de Jean Bricmont

Ne pas séparer les registres de la science et du sens

Collectif de professeurs de l’UCL et des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix  (*)

(*) Philippe Baret, Benoît Bourgine, Bernard Feltz, Philippe van den Bosch Sanchez de Aguilar, Marc Crommelinck, Pierre Devos, Thierry Hance, Pierre-Joseph Laurent, Xavier Seron.

L’héritage de Darwin est immense : son œuvre a ouvert une ère nouvelle tant en biologie que dans l’histoire des idées.

Sur le plan scientifique, il y a globalement un avant et un après-Darwin. Avant Darwin, le monde vivant est décrit, classé, nommé, répertorié pour constituer un inventaire dont la diversité intrigue. Sur la base de ses avancées sur l’origine, l’évolution et la sélection des espèces, l’après-Darwin ouvre le champ des émergences et des filiations. Le vivant émerge de la matière par l’apparition de molécules qui détiennent le programme du vivant (le code génétique) et de son exécution. Le code génétique, dégagé du substrat qui lui a donné naissance, constitue la trame de l’évolution du vivant. L’évolution vers la complexité sera assurée par la succession des confrontations des formes du vivant avec le milieu et les relations de dépendances qu’elles établissent avec lui. La diversité du vivant témoigne alors de la richesse de ces relations et de l’extrême plasticité du code lors des confrontations. Le vivant survit et s’épanouit parce qu’il s’adapte.

La filiation des espèces est le fruit de l’historique de ces adaptations, qu’elles se fassent progressivement ou par vagues successives, elles multiplient les potentialités du vivant. Chaque adaptation évolutive marque une étape dont le succès conduit à sa pérennité. Nous héritons ainsi de molécules vieilles de 4,5 milliards d’années, d’une structure cellulaire vieille de 3,5 milliards, d’un plan d’organisation anatomique âgé de 500 millions d’années, d’une station debout de 6 millions d’années. Nous sommes ainsi inscrits dans l’histoire du vivant, porteurs de l’empreinte des adaptations qui en forment le substrat et l’explosion de sa diversité. Dans cette filiation biologique, l’originalité de l’espèce humaine est d’exprimer un nouveau champ d’adaptation, celui de la culture. À quel avenir ce nouveau venu est-il promis ?

Sur le plan de l’histoire des idées, la théorie de l’évolution est un cas unique : depuis cent cinquante ans, elle fait l’objet d’une interprétation unilatérale par les matérialismes et suscite, par réaction, une opposition acharnée de la part du créationnisme d’inspiration religieuse. Le créationnisme, longtemps limité aux États-Unis, s’étend depuis peu à l’Europe, en particulier à travers la minorité musulmane et les chrétiens fondamentalistes. Si le créationnisme en Europe n’a encore pu entraver la liberté d’enseignement et de recherche autour de la théorie de l’évolution, son influence grandit, au dire des professeurs de biologie de plus en plus confrontés à une résistance ouverte de certains élèves.

Qui sont les créationnistes ? Ils jugent la théorie darwinienne incompatible avec l’idée d’une création du monde et de l’humain par Dieu. Il ne s’agit donc pas de tous les fidèles des monothéismes, qui attribuent à une transcendance l’origine radicale de tout ce qui est, mais seulement de ceux d’entre eux qui rejettent la théorie de l’évolution comme inconciliable avec cette croyance.

« Les scientifiques doivent prendre conscience du caractère inéluctablement partiel de leur savoir… »

Que penser de la position créationniste ? Elle procède d’une confusion entre registre de la science et registre de la signification — confusion également commise par ceux qui prétendent fonder l’athéisme de conviction sur l’athéisme méthodologique de la science. La connaissance scientifique n’est pas du même ordre qu’une conviction sur le sens de l’existence. Certes, dans les deux cas, on prétend dire quelque chose de vrai sur le monde tel qu’il est. Cependant la démarche de la science assure par sa méthodologie et ses procédures de validation une interprétation des faits, acceptée par la communauté scientifique, jusqu’à ce que l’apparition de nouvelles données la remette en question. Refuser d’avaliser cette démarche revient à céder à un relativisme du savoir.

De leur côté, les scientifiques doivent prendre conscience du caractère inéluctablement partiel de leur savoir, incapable de répondre aux questions ultimes que chacun se pose. Dans le domaine des convictions, liberté est laissée à chaque conscience et à chaque religion ou école de pensée d’habiter un monde revêtu (ou dénué) de sens.

S’agissant des religions, il ne leur suffit pas de répéter tel quel le langage d’hier, puisque les représentations religieuses, véhiculant des visions culturelles désormais caduques, doivent trouver à s’exprimer dans les mots de la raison commune, perméable à la science.

Les registres de la science et du sens doivent être distingués, mais ils ne peuvent être séparés, à moins de condamner les croyants à un système de double vérité et les scientifiques à un réductionnisme absurde.

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