(Trouvé en novembre 2015 un tiré à part de cette excellente esquisse de biographie par Henri Vander Poorten du personnage exceptionnel qu’était Michael Faraday. Il me semble utile de la publier ici.)

Séance solennelle de rentrée de la Faculté polytechnique de Mons

1er octobre 1976

Discours de Monsieur le Professeur
Henri Vander Poorten

Réflexions à propos de Faraday
et de son œuvre

Monsieur le Président,

Messieurs les Membres des Corps diplomatique et consulaire,

Messieurs les Ministres,

Messieurs les Recteurs,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

II est des privilèges dont on se passerait volontiers ; celui du professeur ordinaire ayant la charge du discours de rentrée en est un bon exemple.

Non seulement il lui est ainsi conféré la tâche très délicate de retenir l’attention d’un auditoire des plus distingués, mais encore, l’ancienneté imposant l’ordre de présentation de ce discours, ii lui est implicitement rappelé que sa carrière est déjà bien avancée.

En se soumettant ainsi à une tradition doublée d’académisme, il éprouve d’abord la sensation de verser dans l’immobilisme et de faire preuve d’un attachement apparemment stérile à des formalités. Mais s’il envisage d’une manière plus générale le respect des traditions, il est en droit de se demander si ce respect implique forcément le manque d’originalité ou même l’esprit rétrograde.

Pour ma part, je ne le crois pas et, tout en trouvant dans cette réflexion des motifs de consolation pour mon devoir d’aujourd’hui, je pense qu’à notre époque, il est souhaitable de voir se perpétuer nos bonnes traditions. Mais qu’est-ce qu’une bonne tradition ? Et notre séance de rentrée en est-elle une ?

N’ayant trouvé aucune réponse satisfaisante à ces questions, je me suis appliqué à rechercher à tout le moins si la tradition pouvait être heureusement associée à l’académisme et à la science.

En vous parlant de la vie et de l’œuvre de Faraday, je vais tenter, avec modestie, de réaliser cette association.

Lorsqu’on fait plus ample connaissance avec la vie et l’œuvre de ce grand inventeur, on éprouve immédiatement des sentiments de sympathie et d’admiration qui reposent avant tout sur la rencontre avec une personnalité dont le très haut rang dans la hiérarchie scientifique est en si parfaite harmonie avec la noblesse de son comportement d’homme.

Né le 22 septembre 1791, dans un faubourg de Londres, d’un père forgeron, Faraday fut souvent qualifié de « Cendrillon de la Science »… Il commença en effet sa vie dans la pauvreté ; sa carrière débuta dans l’ombre, fut entravée par des conflits avec la société et se termina comme un soleil disparaissant à l’horizon.

Ses contemporains l’ont considéré à la fois comme un homme accomplissant des miracles et comme une source d’aimables plaisanteries. Ils reconnaissaient en lui, sans aucun doute, le plus grand scientifique de son époque et étaient fiers de ses exploits ; mais les hommes d’affaires et les politiciens de son temps ne comprirent jamais comment un homme doté d’un tel cerveau avait pu rester aussi simple. Pourquoi donnait-il gratuitement au monde tous les fruits de ses recherches, pourquoi se désintéressait-il de l’exploitation industrielle de ses découvertes et refusait-il ainsi de contribuer à la suprématie commerciale de l’Angleterre ? Pourquoi, en particulier à l’ère de la vapeur, gaspillait-il son énergie, année par année, à s’occuper d’un simple jouet comme l’électricité ?

L’une des questions qui lui étaient posées fréquemment tors des visites de la Royal Institution où Faraday fit toute sa carrière était : « Mais quelle est l’utilité de vos expériences ? » Faraday donnait habituellement la même réponse que Benjamin Franklin dans ces mêmes circonstances : « Quelle est l’utilité d’un bébé ? Un jour, il deviendra grand ! »

Cependant, en une occasion, sa réponse fut différente. Le chancelier de l’Échiquier de l’époque, nommé Gladstone, avait interrompu l’exposé que faisait Faraday sur ses travaux relatifs à l’électricité pour lui poser, plein d’impatience, la question : « Mais, après tout, à quoi cela peut-il bien servir ? » Comme un éclair lui vint la réponse : « Pourquoi Monsieur ? J’ai fort à parier que vous pourrez bientôt la taxer ! »

Nous qui vivons à une époque où des choses aussi essentielles que les transports, les communications, la lumière, la chaleur et l’énergie dépendent de l’électricité, nous apprécions pleinement les conséquences pratiques des recherches fondamentales de Faraday et nous pouvons juger de sa sagesse.

Mais avant de faire plus ample connaissance avec la vie et l’œuvre de Faraday qui vécut de 1791 à 1867, il est bon de rappeler en quelques mots le contexte social et politique dans lequel Faraday grandit ainsi que les événements qui auraient pu l’intéresser pendant sa jeunesse.

L’Angleterre, on le sait, est en guerre avec la France. Enfant, Faraday entend les menaces d’invasion des côtes anglaises et apprend en octobre 1805 la victoire de Trafalgar et la mort de Nelson. Wellington et son armée se battent en Espagne et chaque été apporte l’annonce d’une autre bataille ou d’un autre succès militaire de son pays. Napoléon s’est tourné vers l’Europe de l’Est et l’année 1812 annonce pour l’Empereur le commencement de la fin, avec la retraite de Russie.

En Angleterre, c’est une époque riche en événements et changements imminents. Les Tories sont au pouvoir. C’est l’époque de Wilberforce et de l’abolition de l’esclavage, de Jeremy Bentham et de sa philosophie du « plus grand bonheur du plus grand nombre d’hommes », de Willlam Cobbett et de sa campagne bruyante pour les droits des pauvres.

Watt, avec sa machine à vapeur, a déjà apporté le changement qui va consacrer le début de l’industrialisation de l’Angleterre. Stephenson et sa locomotive vont rapidement reléguer au musée les diligences. La richesse croissante et l’influence des classes moyennes basées sur le commerce et les manufactures du pays consacrent la puissance du mouvement réformiste et justifient toutes les tendances vers un renouveau, qui annoncent sur le plan politique le retour au pouvoir des Whigs et le projet de loi sur la réforme électorale de 1832.

Littérature et arts participent à l’activité générale. C’est l’époque de Wordsworth, de Coleridge et de Byron. Les éditeurs s’affairent aux ouvrages de Walter Scott, Jane Austen, Charles Lamb et d’autres. Les paysagistes Turner et Constable sont à l’œuvre.

Et cependant, de tous ces centres d’intérêt, aucun n’est mentionné par Faraday dans sa très nombreuse correspondance à ses amis. Sa vie se déroule apparemment en dehors de ces événements que son enthousiasme débordant pour sa science masque complètement.

Un nom et un seul apparaît constamment dans les lettres du jeune Faraday. C’est celui d’Humphrey Davy, le jeune professeur de chimie dont les conférences drainent une audience nombreuse et élégante à la Royal Institution nouvellement fondée et dont les recherches le classent au premier rang des chercheurs scientifiques.

Davy, à cette époque, est son héros. Il assistera à plusieurs de ses conférences, prendra des notes, répétera ses expériences, notamment sur l’électrolyse de la soude et de la potasse fondue et les interprétera. Il écrira et imprimera un volume de 386 pages sur les quatre conférences auxquelles il assista et qui traitaient des propriétés chimiques des métaux.

Mais revenons aux origines de ce garçon si passionné de sciences. Sa naissance constitue l’un des meilleurs exemples des mystères de l’hérédité et de la difficulté de trouver chez les parents toute indication à propos des qualités de leurs enfants.

Dans la famille, on ne trouve effectivement aucune trace d’une quelconque prédisposition pour les sciences ni d’aucun talent intellectuel au-dessus de l’ordinaire. Ses facultés intellectuelles paraissent donc lui être propres.

Il ne devra rien non plus à un quelconque enseignement académique de type classique. Son père, James Faraday, fut incapable de lui assurer le moindre avantage sur le plan scolaire.

Pour Michael, l’instruction se limitera aux rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. À treize ans, il quitte l’école et est engagé, à l’essai, comme porteur de journaux par un certain Georges Ribeau, émigré français, libraire et relieur, puis comme apprenti en art de la reliure de la papeterie et de la librairie.

Durant sept années d’apprentissage, pendant lesquelles aucun salaire ne lui sera accordé, il a l’occasion, après ses heures de travail, de lire les ouvrages dont il faisait la reliure. Il dira lui-même plus tard, dans une lettre adressée à son ami Auguste De la Rive : « Ce fut dans ces livres, après mes heures de travail, que je puisai les débuts de ma philosophie. Deux livres m’aidèrent particulièrement l’Encyclopaedia Britannica où je trouvai mes premières notions d’électricité et le livre de Mrs Marcet sur les Conversations on Chemistry qui me procura les bases de la chimie. Ne supposez cependant pas que je fusse un profond penseur ou que je fusse considéré comme particulièrement précoce. J’étais éveillé et plein d’imagination et croyais aussi bien aux Contes des Mille et une Nuits qu’à l’encyclopédie. Cependant, seuls les faits étaient importants pour moi et constituaient ma sauvegarde. Dans un fait, je pouvais avoir confiance ; à une affirmation j’opposais toujours une objection. Ainsi, lorsque dans le livre de Mrs Marcet, je m’interrogeais sur certaines expériences que j’avais les moyens de réaliser moi-même et qui se vérifiaient, je sentais que j’avais placé une ancre dans mes connaissances en chimie et je m’y cramponnais solidement. »

Grâce à ces lectures, il poursuit sa formation d’autodidacte et intensifie son intérêt pour les sciences. Il développe ses facultés d’expression en instaurant délibérément un échange de correspondance avec quelques amis. Ses lettres sont pour la plupart des effusions pleines de sentiments personnels, entremêlées d’observations scientifiques et de longues descriptions d’expériences de chimie et d’électricité. Faraday prépare ainsi ce qui deviendra plus tard une aptitude exceptionnelle à décrire, dans un langage précis et concis, ses nombreuses expériences. Cette rigueur dans ces descriptions lui permettra de compenser la très grande carence qu’il aura sur le plan de sa formation mathématique.

Un artiste français nommé Masquerier, émigré en Angleterre, va l’initier au dessin et lui enseigner les principes de la perspective. Il lui sera ainsi possible de compléter ses compositions écrites par des esquisses très suggestives qui illustreront son journal scientifique dans lequel on retrouve, jour après jour, expérience après expérience, toute son activité scientifique jusqu’à sa mort. On estime que son aptitude de représentation dans l’espace va lui permettre, dans les années ultérieures, de concevoir d’une manière si fructueuse la représentation des lignes de forces dans les champs électriques et magnétiques.

Puis apparaissent dans sa vie Humphrey Davy et la Royal Institution of Great Britain. Cette dernière fut fondée à Londres en 1800 par le comte Rumford alias Benjamin Thompson, citoyen américain émigré en Europe pendant la guerre de l’Indépendance. Homme remarquable, tour à tour soldat, homme d’État, scientifique, philanthrope, il entreprend de créer des sociétés pour atténuer les malheurs des pauvres. Pour atteindre ses objectifs, il propose la création, par souscription publique, d’une institution scientifique destinée à diffuser les connaissances, à faciliter l’exploitation des inventions mécaniques utiles et à divulguer les applications de la science aux domaines de la vie courante.

C’est ainsi que fut créée la Royal Institution pour laquelle le Conservatoire des Arts et Métiers installé à Paris par une convention nationale en 1794 avait été pris comme exemple. Humphrey Davy y fut nommé professeur de chimie en 1801 et directeur du laboratoire par la suite. Chimiste de grande renommée, Davy assura la réputation et le succès de l’Institution en instaurant une double tradition de recherches originales et de cours publics que Faraday développera ultérieurement. Lorsque ce dernier devint son assistant en 1813, Davy était à l’apogée de sa gloire. Anobli, le succès marqua son caractère. Il épousa une veuve fortunée et goûta des plaisirs que sa position sociale et sa richesse lui procurèrent. Il renonça, à trente-cinq ans, à sa carrière de professeur. Nommé professeur honoraire, il poursuivit cependant ses recherches au laboratoire où Faraday l’assista.

En octobre 1813, un événement important dans la vie de Faraday a lieu. Davy lui offre de l’accompagner comme assistant et secrétaire dans un grand voyage sur le continent. La grande université de l’Europe lui sera ainsi ouverte.

Les circonstances de ce voyage sont assez remarquables. Pour Faraday, jeune et impressionnable, qui ne s’était pas éloigné de sa maison de plus de douze miles, il représente la perspective de la découverte de sites nouveaux et d’aventures, non sans un certain risque.

La guerre avec la France sévit toujours et pratiquement tous les Anglais présents en ce moment sur le territoire français sont des prisonniers de Napoléon. Davy, grâce à la réputation qu’il avait acquise à Paris, obtint pour ce voyage les passeports nécessaires de l’Empereur Napoléon en personne.

Le journal que tint Faraday durant ce voyage de dix-huit mois en Europe constitue une composition très soigneuse, pleine de descriptions de scènes et d’objets de la nature, d’observations de coutumes ; il contient les rapports détaillés des expériences scientifiques réalisées, chemin faisant, avec le matériel emporté d’Angleterre par Davy.

À Paris, Davy et Faraday furent reçus avec beaucoup de cérémonie par des grands savants de l’époque. Ils rencontrèrent Ampère, Cuvier, Gay Lussac, Humboldt et d’autres. Ampère leur remit une substance étrange extraite des algues marines et qui exhalait, au chauffage, des vapeurs de couleur violette. Davy et Faraday se mirent à l’ouvrage sur-le-champ et, après un peu plus d’une semaine, ils adressèrent à Cuvier une lettre donnant la nature de cette mystérieuse substance. Un rapport complet fut adressé par Davy à la Royal Society de Londres où il proposa le nom d’iode pour ce qui s’était révélé être un nouvel élément.

À la fin de décembre 1813, ils quittèrent Paris pour Nice en passant par Lyon et Montpeffier. Dans cette dernière ville, ils virent passer la procession du Pape libéré et retournant à Rome.

De son séjour en France, Faraday dira plus tard : « L’incessante conversation et le perpétuel bavardage des gens au travail, aussi bien à la maison, que dans la rue, que dans les airs lorsqu’ils sont juchés sur les échafaudages des cathédrales, sont des plus remarquables. » Et il ajoute avec humour : « Faut-il que le Français soit un profond penseur pour avoir tant de choses à dire ! »

Traversant les Alpes en février par le col de Tende enneigé, ils passent à Turin, puis à Gênes et à Florence. C’est là qu’avec l’aide de Faraday, Davy utilisera la grande lentille de verre du Grand Duc de Toscane pour réaliser grâce à la focalisation des rayons solaires, la grande expérience de combustion du diamant. Cette expérience inédite leur permet d’établir pour la première fois que le diamant est du carbone pur.

À Naples, des observations seront faites sur le Vésuve, en éruption très violente à cette époque. Repartant vers le nord, en direction de la Suisse, ils font escale à Milan où ils rencontrent Volta, doyen de l’électricité. L’été se passera à Genève où Faraday rédige son étude sur la luminosité, en rapport avec ses observations sur les vers luisants. Tandis qu’ils passent l’hiver à Rome, Faraday note dans son journal, à la date du 7 mars 1815 : « J’ai appris la nouvelle que Bonaparte était de nouveau en liberté. N’étant pas politicien, je n’en éprouvai pas grand souci, mais je suppose que cet événement aura de lourdes conséquences sur les affaires de l’Europe. »

Son voyage ayant pris fin, Faraday se retrouve à Bruxelles le 16 avril, venant d’Italie par le Tyrol, l’Allemagne et la Hollande ; il s’embarque le lendemain à Ostende pour l’Angleterre.

Il ramènera de ce voyage de dix-huit mois passés à l’étranger, une bonne connaissance du français et de l’italien, une formation scientifique considérablement améliorée par les contacts personnels avec les plus grands savants étrangers. Il résista par contre, grâce à son intégrité, aux difficultés quotidiennes et aux mauvaises influences qu’il eut à subir de la vie mondaine et du luxe. Surtout, il eut à supporter les humiliations infligées par Lady Davy qui le rabaissait continuellement au rang de valet. Ces difficultés lui permirent de prendre confiance en lui et de développer la sûreté de son jugement.

Après son retour en Angleterre, Faraday fut réengagé la Royal Institution avec le titre retentissant d’assistant au laboratoire et aux collections minéralogiques et superintendant des appareillages. Ses tâches étaient lourdes, mais son salaire mensuel ne dépassait pas huit livres. Ce salaire ne changea pas jusqu’en 1833. Or, durant la période de 1815 à 1833, Faraday se marie, il doit subvenir aux besoins de sa mère et d’une jeune nièce qu’il adopte ; son activité scientifique est au plus haut niveau et lui vaut d’être nommé Fellow à la Royal Society et directeur du laboratoire de la Royal Institution.

La loyauté et la dévotion de Faraday se portèrent, à cette époque, de Davy vers son laboratoire. On parlera à ce propos du « grand sacrifice » de Faraday qui déclina pendant cette période de nombreuses offres de postes nettement mieux rémunérés. En 1827 par exemple, il va refuser la chaire de chimie de la toute nouvelle université de Londres. Il dira : « J’estime que c’est une question de devoir et de gratitude de ma part de faire ce que je peux pour le bien de la Royal Institution, bien qu’on ne me donne pas le salaire en rapport avec ce que je m’efforce de réaliser pour elle. »

Cependant, en 1833, une chaire de chimie sera ouverte à la Royal Institution ; il l’occupera jusqu’à sa mort. Ses revenus officiels se montèrent dès lors à 16 livres par mois ; ce n’est qu’en 1853, c’est-à-dire après quarante ans de carrière, que cette somme sera portée à 25 livres.

Or, ses activités sont prodigieuses, assurant tour à tour ses recherches, ses cours, des démonstrations et les fameuses conférences du vendredi soir. Celles-ci resteront célèbres et joueront un rôle prédominant dans les activités de la Royal Institution ; ces conférences étaient le plus souvent assurées par Faraday lui-même dont la réputation de conférencier était devenue mondiale.

En 1826, il inaugure aussi les Christmas Courses of Lectures adaptées à un auditoire juvénile qui constitueront une contribution sans égal à la vulgarisation de haute qualité des sciences chimiques et physiques.

À propos des circonstances psychologiques dans lesquelles Faraday travailla, il est important d’évoquer les difficultés que son maître Davy lui occasionnera à partir de l’année 1823.

« Parmi les avantages dont j’ai pu disposer dans ma carrière, dira Faraday, l’un des plus grands aura été de disposer d’un modèle à ne pas suivre. » Lorsqu’il fit cette remarque étonnante à son ami Tyndall, Faraday se référait, on en est vraiment surpris, à Sir Humphrey Davy.

On a, suite à cette déclaration, un premier réflexe d’indignation et la propension d’accuser Faraday d’une insigne ingratitude. Les faits justifient cependant amplement la volte-face de Michael : d’une adoration aveugle, il passe à une franche désapprobation.

Davy prit effectivement très vite ombrage des succès et de la réputation de son élève. La jalousie, sentiment auquel échappent bien peu de personnes et qui est le moteur d’un si grand nombre de leurs actions, détermina ici le maître à dénigrer et à compromettre la réputation de son élève.

Cependant, ses griefs personnels ne modifièrent en rien sa vénération pour le génie scientifique de Davy. Or, ce dernier manqua à ce point de tact qu’il fit croire à Napoléon que Faraday tenait les chimistes français de l’époque pour des scientifiques de second ordre ; il voulait ainsi laisser accréditer l’idée d’une supériorité intrinsèque prétendument affichée par Faraday. Ceci lui valut beaucoup d’antagonisme ; on admettait son génie tout en déplorant sa soi-disant arrogance.

L’un des plus grands chimistes français de la génération suivante. Jean-Baptiste Dumas, après avoir dénoncé la discourtoisie de Davy, rétablit la vérité en ces termes : « Faraday s’était fait de nombreux amis sincères à Paris, Genève et Montpellier par sa modestie, son amabilité et son intelligence. À Montpellier, il laissa des souvenirs empreints d’une indéniable sympathie que son maître Davy n’aurait pu inspirer. Nous avons admiré Davy, nous avons aimé Faraday. »

Parmi les indélicatesses de Davy vis-à-vis de Faraday, on peut encore citer la campagne effrénée qu’il a menée, en tant que président de la Royal Society, contre la candidature de son élève comme Fellow de cette société ; mais laissons là ces difficultés. Faraday disait lui-même à ce propos : « Parlez d’autre chose et empêchez-moi d’évoquer ce sujet, je ne veux me rappeler de Davy que ses gentillesses. »

L’amabilité et la modestie de Faraday ne le déterminaient en aucune manière à être soumis. En voici une illustration.

En 1835, la situation financière des Faraday était on ne peut plus précaire. Comme Michael n’entreprendrait pour lui aucune démarche, ses amis se déterminèrent à faire une tentative en sa faveur. Ils réussirent à convaincre Sir Robert Peel, alors premier ministre, que Michael mériterait une pension honorifique, accordée par l’État, pour des services éminents. Michael remercia le protagoniste de la démarche pour son bon vouloir mais il lui répliqua : « Je ne puis accepter une pension tandis que je suis à même de travailler pour ma subsistance. Je pense que le Gouvernement a raison de récompenser et de soutenir la science. Je crois que les hommes de science n’ont pas tort d’accepter des pensions mais je refuse de toucher un traitement pour des services que je n’ai pas accomplis. »

Il n’y a pas de doute qu’à l’époque qui est la nôtre où, à titre individuel ou collectif, il est beaucoup plus courant de revendiquer ses droits que de se pencher sur ses devoirs, les scrupules et le désintéressement de Faraday doivent nous servir d’exemple.

Michael n’était pas un Tory typique de son époque : il était au-dessus de toute politique. Cette attitude ne l’empêchait nullement de se tenir au service du Gouvernement ni de rendre en bien des circonstances des services à son pays, notamment en exécutant de remarquables expertises lors de grandes catastrophes minières.

Mais il considérait que ses activités d’homme de science étaient capitales et trop accaparantes pour s’occuper de politique, dont il ne niait pas l’importance, mais qu’il estimait être du ressort de spécialistes. Il resta entièrement détaché du succès matériel et n’eut aucun désir de pouvoir de contrôle sur les pensées et les actions des autres.

Ce sont là des attitudes qui doivent aussi nous donner matière à réfléchir aujourd’hui.

Sur le plan de l’œuvre de Faraday, il n’est évidemment ni possible ni opportun d’en faire ici un exposé exhaustif. Pour situer l’importance quantitative de cette œuvre, qu’il me suffise de rappeler qu’elle se trouve consignée dans son journal scientifique comprenant huit gros volumes et dans plus de 450 notes et publications.

Par ailleurs, chacun sait que Faraday s’est principalement distingué par ses recherches en électricité et, avant tout, dans le domaine de l’électromagnétisme avec les points culminants de ses découvertes du principe du moteur électrique en 1821 et de la dynamo en 1831.

Sa conception du champ électromagnétique fera le trait d’union entre l’œuvre des électriciens plus anciens et la théorie de Maxwell et, sans sa compréhension pleine d’intuition des phénomènes électriques, la théorie électromagnétique de la lumière aurait difficilement pu voir le jour au 19e siècle. Ses recherches sur les propriétés des diélectriques, sur le diamagnétisme et sur les rapports entre l’électricité et la lumière constituent de grands faits classiques dans l’histoire scientifique du siècle passé.

Mais, de tout ceci, mes éminents collègues électriciens parleraient avec infiniment plus de compétence et d’à propos que moi.

Aussi, j’attirerai plutôt l’attention sur l’aspect multidisciplinaire de son œuvre et sur des recherches, sans doute moins connues, qui ont eu moins de retentissement, mais qui sont importantes tant en elles-mêmes que par les développements qui pourraient encore en résulter à l’avenir.

De plus, il s’agit de travaux qui se situent dans un secteur qui m’est plus familier. Pendant les dix premières années de son activité scientifique, Faraday s’occupera pratiquement exclusivement de chimie. Thomas Martin, biographe bien connu de Faraday, dira même : « Faraday était avant tout chimiste, par inclination aussi bien que par formation ; ses années d’expérience, comme assistant d’abord de Davy et ensuite de Brande, lui donnèrent une exceptionnelle connaissance de cette science et une remarquable habileté dans la manipulation des appareillages de laboratoire de son temps. »

La première communication présentée par Faraday en 1820 devant la Royal Society concerne la préparation d’un nouveau composé obtenu par l’action du chlore sur l’éthylène, en présence de lumière solaire. Appelé perchlorure de carbone à l’époque et dénommé aujourd’hui l’hexachloréthane, il est utilisé actuellement dans les extincteurs d’incendie. D’autres composés chlorés du carbone furent découverts par Faraday ultérieurement : le perchloréthylène, solvant utilisé aujourd’hui dans le nettoyage à sec, est le plus célèbre d’entre eux.

Vers la même époque, Faraday effectuera des recherches sur les aciers alliés destinés à la fabrication des instruments de chirurgie. Un premier résultat intéressantfut obtenu en alliant de l’aluminium à l’acier. Par la suite, Faraday fabriquera de multiples alliages avec beaucoup d’autres métaux tels que le nickel, l’argent, le rhodium, etc., en vue d’améliorer la qualité des aciers pour divers usages et de réduire leur tendance à la corrosion. On ne peut nier aujourd’hui l’énorme importance technologique de ces aciers alliés à propos desquels on doit à Faraday ta première étude systématique sur la nature des éléments d’alliages.

En 1823, il réalise pour la première fois la liquéfaction du chlore par décomposition de l’hydrate de chlore en tube scellé, sous pression. Cette expérience inédite fut immédiatement suivie d’autres réussites à propos de la liquéfaction du dioxyde de carbone, du dioxyde de soufre, du sulfure d’hydrogène de l’hémioxyde d’azote (ou gaz hilarant découvert par Davy) et de l’ammoniac. C’est au cours de ces expériences que Faraday sera victime d’un accident très sérieux aux yeux, suite à l’explosion d’un de ces tubes scellés. Les conséquences pratiques de ces essais sur la liquéfaction des gaz sur leur stockage, leur transport et la réfrigération donnent à ces découvertes une valeur très estimable.

Mais dans le domaine de la chimie, Faraday va se distinguer davantage. En 1825, il isole en effet une nouvelle substance connue par la suite sous le nom de benzène. Comme on l’a fait remarquer au cours de la célébration du centenaire de cette découverte lors d’une réunion de chimistes organiciens à Londres en 1925, il s’agit d’un événement qui aura pour conséquence de rapporter aux industriels des millions de livres, de marks, de dollars, de francs, de fournir des emplois à des millions d’ouvriers et de mettre à la disposition de chacun des produits jusque-là inexistants. On sait que le benzène est en effet la substance parente de tous les composés aromatiques qui constituent la base de la grande majorité des colorants, parfums et produits pharmaceutiques actuels.

Berzélius, leader des chimistes du continent à l’époque, reconnut cette découverte comme étant la plus importante de l’année en chimie ; une nouvelle époque était engagée dans le domaine de la chimie organique.

Le mémoire dans lequel Faraday décrit la séparation de cet hydrocarbure est rédigé dans une langue très simple mais il témoigne d’un travail réalisé par un expérimentateur génial et d’une maîtrise incomparable dans l’interprétation des résultats expérimentaux. Ce qu’il fit réellement serait naturellement trop long à rapporter ici ; il est sans doute intéressant cependant d’en rappeler l’essentiel. Vers les années 1820, l’éclairage domestique au gaz commençait à se répandre en Grande-Bretagne ; ce gaz était fabriqué par décomposition thermique de l’huile de baleine et stocké sous pression dans des bonbonnes en acier. Michael obtint de la compagnie de gaz, des quantités considérables d’un liquide qui se séparait lors de la compression du gaz. Par des distillations fractionnées répétées, il parvint à isoler une fraction dont il retira le benzène pur. Avec une ingéniosité et une précision sans pareilles, Michael analysera cette substance et en fera une étude complète aussi bien sur le plan des propriétés physiques que sur celui de la réactivité chimique.

On pourrait parler également de ses recherches dans le domaine de la fabrication de nouveaux verres d’optique au plomb grâce auxquels il démontrera les effets d’un champ magnétique sur la lumière polarisée.

Mais voyons comment évolue la pensée de Faraday après ses découvertes les plus significatives en électromagnétisme, vers les années 1831. 5on but principal est, à ce moment, de démontrer l’identité des électricités d’origines galvanique, voltaïque, magnétique, thermique et par friction connues à ce moment. Ses prédécesseurs tels que Galvani, Volta et même Davy avaient imaginé de vaines distinctions entre les électricités provenant de ces diverses sources. Ayant établi en 1833 la nature unique de toutes ces électricités, Faraday essaie de formuler des relations quantitatives. Ceci l’entraînera dans des études très poussées en électrochimie des solutions.

Dans ses recherches, où l’électricité et la chimie sont réunies, on peut considérer que Faraday crée une nouvelle science. Il en établit incontestablement les premières lois quantitatives qui porteront son nom, ainsi que la terminologie courante toujours utilisée actuellement en électrochimie. On lui doit en effet les appellations telles que : électrode, anode, cathode, électrolyte, électrolyse, ions, cations et anions.

Afin d’illustrer l’éclectisme de ses travaux, je me contenterai de rappeler quelques intitulés de ses publications dans des domaines divers. Citons par exemple la nature du son musical ; sur l’écoulement du sable sous pression ; sur la ventilation des mines et les moyens de prévenir les explosions de gaz ; sur les courants électriques dans les plantes ; sur l’état de la pollution de la Tamise ; expériences sur les tables tournantes.

À propos de ces tables tournantes qui étaient en vogue vers les années 1850, Michael fut invité à faire une investigation. Il la fit de la façon la plus méthodique et aboutit à la conclusion que la cause réelle des déplacements des tables était l’action musculaire inconsciente des expérimentateurs. Il conçut un appareillage très ingénieux pour le prouver et le mit à la disposition de tous ceux qui souhaitaient, sur cette question, être conduits exclusivement par les faits et la vérité de la nature.

Faraday rencontrera à cette occasion, avant tout, l’animosité des médiums professionnels et de leurs disciples. Suite à ces réactions il écrira : « Quel monde crédule, incrédule, superstitieux, effronté, effrayant, ridicule est le nôtre ! Comme notre monde est plein d’inconsistance, de contradictions et d’absurdités ! Je déclare que, prenant la moyenne des niveaux intellectuels des personnes qui sont venues me voir récemment, je placerais bien au-dessus l’obéissance, l’affection et l’instinct d’un chien. »

Faraday était une fois de plus en conflit avec la société. Il sera injurié dans la presse, traité de matérialiste frivole et inondé d’invitations pressantes à assister aux séances de spiritisme.

L’opinion des scientifiques à propos de l’œuvre de Faraday viendra très heureusement compenser ces injustices. À ce propos, on peut considérer que la plus grande preuve du génie durable de Michael est probablement le sentiment de frustration qu’il a communiqué à ceux qui l’ont suivi. Citons, à titre d’exemple, un extrait de l’appréciation de Maxwell : « Après un demi-siècle de travail, et bien que les applications pratiques des découvertes de Faraday se soient accrues en nombre et en qualité chaque année, aucune exception aux lois établies par Faraday n’a été découverte, aucune nouvelle loi n’est venue les compléter. À ce jour, les affirmations originales de Faraday restent les seules qui puissent prétendre à une vérification expérimentale et pour lesquelles la théorie puisse être exprimée d’une façon numériquement exacte. »

Sur le plan de la méthode pratiquée par Faraday, il est important de rappeler les qualités et les défauts dont il a fait preuve dans sa poursuite inlassable de la vérité.

Son plus grand atout fut certainement son pouvoir d’anticipation. Celle-ci était en grande partie intuitive. C’est ainsi que, des années avant que la loi de la conservation de l’énergie ne fût établie, Michael savait qu’il était possible de démontrer la conversion de toute forme d’énergie l’une dans l’autre. Toutes les forces électriques, magnétiques, optiques, thermiques, chimiques, mécaniques et même de gravitation devaient, selon lui, pouvoir réagir l’une sur l’autre. Ceci constitua l’article premier de sa foi scientifique et le conduisit à ses plus belles découvertes.

Ce pouvoir d’anticipation s’expliquait cependant avant tout par son aptitude toute particulière à prévoir toutes les possibilités. Dans ses travaux expérimentaux, son esprit précédait toujours très largement l’action de ses mains ; il était constamment attentif à tout phénomène imprévu dont il ne manquait jamais de sonder la signification.

Certains l’ont considéré comme un scientifique purement inductif. Je pense que dans le cas de Faraday, sa démarche scientifique a été faite d’une incessante alternance entre l’induction et la déduction.

Son esprit ordonné et son obstination sont les autres facteurs qui ont contribué à ses succès.

Parmi les lacunes, on peut citer celle qui résultait de son absence de formation élémentaire, notamment en mathématique. Il était en effet ignorant des moindres éléments d’arithmétique ; mais lorsque Maxwell, grand physicien mathématicien anglais du siècle, entreprit l’étude théorique exhaustive des travaux de Faraday à propos des lignes de forces en 1855, il ne trouva pas la moindre erreur dans les conclusions tirées par Miehael de ses résultats expérimentaux.

Helmholtz dira en 1881 : « Il est vraiment surprenant de constater le nombre très élevé de théorèmes généraux dont la déduction méthodique exigeait le recours à une analyse mathématique poussée et qu’il a trouvés par une sorte d’intuition et avec une sûreté instinctive sans faire appel à la moindre formule mathématique. »

À la vérité, il devait, dans ces conditions, passer des heures devant des problèmes que le mathématicien le plus médiocre aurait résolus en un éclair et probablement buter sur d’autres problèmes pour lesquels une meilleure connaissance des mathématiques lui aurait indiqué immédiatement l’impossibilité de les résoudre.

Un autre handicap fut la relative pauvreté de la Royal Institution qui le força à travailler avec des appareils souvent très mal adaptés à ses besoins. Beaucoup de perte de temps et bien des échecs lui auraient été épargnés si plus d’argent avait été mis à sa disposition.

Faraday nous laisse cependant le magnifique héritage d’une œuvre achevée. On y trouve en plus d’innombrables poteaux indicateurs pointés vers des domaines nouveaux.

Je voudrais très rapidement en évoquer deux. Le premier, nettement appliqué, est celui de l’énergie ; le second, à caractère plus fondamental, concerne les phénomènes électriques en relation avec les organismes vivants.

Pour ce qui est du domaine de l’énergie, c’est un fait que la crise de ces trois dernières années nous contraint à nous tourner vers l’exploitation de sources dites « non conventionnelles » telle que l’énergie solaire. Le développement de certains procédés électrochimiques dont Faraday a établi les bases pourrait conduire à des solutions d’avenir dans ce secteur. On peut envisager en effet la production photo-électrochimique de combustible et d’énergie électrique dans des cellules fonctionnant en convertisseurs directs d’énergie solaire. Par la décomposition photo-électrochimique de l’eau, on peut produire de l’oxygène et de l’hydrogène. Ce dernier constituera, selon toute vraisemblance, le combustible chimique idéal de l’avenir en raison de son caractère non polluant et de son pouvoir calorifique le plus élevé.

Un autre type de dispositif photo-électrochimique peut être conçu pour la production d’énergie électrique il s’agit notamment de batteries d’accumulateurs rechargeables par la lumière solaire.

Les piles à combustibles seront par ailleurs nécessaires pour reconvertir en électricité l’hydrogène après son transport depuis les régions favorisées du point de vue énergie solaire vers les centres industrialisés. Ces piles à combustibles devraient par ailleurs être développées pour économiser les combustibles fossiles encore disponibles en doublant le rendement de leur conversion actuelle dans les centrales électriques thermiques.

Tous ces dispositifs mettent en œuvre les principes établis par Faraday ; leur réalisation exigera encore beaucoup d’efforts de recherche technologique. Voilà un beau champ d’investigation pour nos ingénieurs !

L’autre domaine pour lequel certains travaux de Faraday ouvrent aujourd’hui des horizons nouveaux est celui de la bioélectrochimie et de l’électrophysiologie. Bien que Faraday fut précédé dans ce domaine par le célèbre physicien et médecin Galvani, les expériences de Michael sur les poissons électriques furent déterminantes en ce qui concerne l’identification de la décharge et l’exploration des champs électriques créés par les gymnotes et autres raies ou anguilles électriques.

Depuis, on sait que tout être vivant est le siège de phénomènes électriques intimement liés aux activités vitales dont ils sont un des aspects les plus révélateurs. Bien des précisions ont été obtenues récemment grâce aux techniques avancées de l’électronique à propos des mécanismes de production, de propagation et d’action des signaux électriques émis par les êtres vivants ainsi que des réactions provoquées sur ceux-ci par des champs électriques externes. De plus en plus, on démontre les analogies avec les phénomènes décrits par Faraday dans ses expériences sur l’électrolyse. Une membrane cytoplasmique de cellule vivante révèle on effet un comportement analogue à celui d’une électrode au sein d’une pile ou d’un électrolyseur.

Sur la base de ces modèles électrochimiques, on peut espérer aller très loin dans la compréhension de bien des phénomènes biologiques dont les applications sur le plan médical peuvent être capitales. Par ailleurs, l’étude des réactions électrochimiques oscillantes s’est révélée très profitable dans le domaine théorique de l’analyse des structures dissipatives que constituent les systèmes biologiques.

Mais avant de conclure, revenons un instant à notre brave Faraday. Il a soixante-cinq ans quand il écrit à Schönbein : « Je sens que maintenant j’ai à peu près mis à jour ma provision d’idées personnelles et que je n’ai plus grand-chose à faire que de repenser à d’anciennes idées. » Aux approches de sa soixante-dixième année, ses forces physiques et intellectuelles commencèrent à décliner. Pendant l’hiver 1860-1861, il tint sa dernière conférence pour les enfants qu’il adorait. En octobre 1861, il abandonna sa chaire. Mais en 1862, le vieux Faraday fut encore sur la piste d’une grande découverte lorsqu’avec un spectromètre Steinheil, il essaya de trouver l’influence d’un champ magnétique sur les raies d’émission des flammes colorées. Ce fut seulement trente-quatre ans plus tard que Zeeman atteignit ce but avec des instruments optiques et magnétiques considérablement améliorés. Avec Lorentz, Zeoman obtint le prix Nobel de physique en 1902 pour l’interprétation de l’effet observé.

Ceci permet d’apprécier le niveau des problèmes traités par Faraday à la fin de sa vie.

Dans ses dernières volontés, Faraday fut égal à lui-même en refusant tous les honneurs, notamment celui d’être enterré aux côtés du grand Newton à l’abbaye de Westminster. Il s’éteignit à Hampton-Court le 25 août 1867.

Son génie n’a jamais été mieux défini que par le noble éloge prononcé par Jean-Baptiste Dumas, à l’Académie des Sciences de Paris, dont il était membre étranger : « Faraday avait une méthode, et elle peut être recommandée avec confiance. Sa foi dans les hautes destinées de l’homme et la conviction qu’il lui est prescrit de s’approcher sans cesse de la lumière, donnaient aux recherches scientifiques dont il s’occupait le caractère d’une mission sacrée. Il considérait l’expérience comme le moyen le plus sûr de découvrir ou d’affirmer des vérités ; et, si j’empruntais le langage de la métaphysique, je dirais que personne n’a porté plus loin cet art de se servir du concret pour arriver à l’abstrait et de soumettre l’abstrait au contrôle du concret. »

En repensant à cette aversion qu’il a affichée pendant toute sa vie pour les distractions sociales inutiles et même pour quelques charges scientifiques officielles et quelle que soit la cause profonde de cette attitude de Faraday, le point important pour l’histoire de la science est que cette aversion persistante pour toute activité et tout intérêt étranger à la science a fait de lui l’un des plus obstinés et des plus capables pourchasseurs de la vérité scientifique que le monde ait jamais vus.

En guise de conclusion, je voudrais reprendre ce que disait Faraday lui-même à propos de sa conception du scientifique qu’il préférait appeler « philosophe de la nature » : « Le philosophe (entendez le scientifique) doit être un homme désireux d’écouter toute suggestion, mais déterminé à juger par lui-même. Il ne doit pas être influencé par les apparences, ne pas se laisser aller à des hypothèses favorites ou à la mode, n’être d’aucune école et, en matière de doctrine, ne pas avoir de maître. Il prendra en considération plutôt les choses que les hommes. La vérité sera son objectif principal. Si, à ces qualités, il peut associer le travail, il peut effectivement espérer se promener parmi les arcanes du temple de la nature. »

C’est à vous, Étudiants et Étudiantes, que je souhaiterais dédier plus spécialement ce discours en espérant qu’il puisse vous inspirer quelques motifs de réflexions, quelques règles à suivre ou encore quelque sujet de travail ou de recherches.

Ce vœu, je le formule pour les années d’études que vous passerez avec nous, dans notre chère École, mais aussi pour les années, combien plus nombreuses, pendant lesquelles vous exercerez le métier si exaltant que vous avez choisi.